Marketing : une école de la manipulation
Conversation
| Benoît Heilbrunn | professeur de marketing |
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| Thibault Le Texier | historien de l’économie |
| Mathieu Garling (discutant) | directeur de la programmation Pop Philo |
Rencontre avec deux théoriciens et historiens du marketing, en conversation avec Mathieu Garling.
Thibault Le Texier : « Le pouvoir de séduire, du marketing au management »
Le client est roi, entend-on souvent. La société de consommation n’est pas une dictature, c’est un parc d’attraction. Le marketing ne consiste pas à contraindre ou à imposer. Il propose, persuade, incite, stimule, influence. Le marketing n’est un pouvoir ni surplombant ni oppresseur, il repose au contraire sur l’assentiment, l’adhésion et la séduction. « Le marketing est l’alternative philosophique à la coercition », résume Philip Kotler, le pape du marketing moderne. Mais le marketing n’en exerce pas moins un pouvoir, dont nous verrons les ressorts particuliers.
Le management, en revanche, ressemble à une dictature. Les employés sont astreints à l’obéissance par leur contrat de travail, soumis à des chefs, encadrés par leur fiche de poste et divers règlements, et toujours menacés d’être licenciés ou sanctionnés. Mais cela ne signifie pas que le management ne doive pas séduire lui aussi, notamment face à une nouvelle génération qui cherche souvent dans le travail un accomplissement personnel.
Benoît Heilbrunn : « Manipule-moi si tu peux »
Vous êtes libre. Libre de choisir votre paire de baskets, votre série du soir, votre candidat et même la personne avec qui vous allez coucher. Enfin… c’est ce que vous croyez. Car pendant que vous choisissez, une foule de gens travaillent à vous aider à bien choisir. Publicitaires, marketeurs, influenceurs, designers et autres ingénieurs du désir ont pour obsession de fabriquer vos désirs et vous faire consentir. Toute l’histoire du marketing raconter cette tentative de mettre la main sur le consommateur, tout en lui laissant le sentiment qu’il garde la main. Mais peut-on encore parler de manipulation lorsque nous prenons plaisir à être manipulés ? C’est là tout le génie du marketing : il ne s’oppose pas à notre liberté, il en fait son meilleur allié. Il n’impose rien mais de contente organise le jeu des séductions jusqu’à se confondre avec nos propres désirs. La partie est gagnée au moment précis où disparaît la main qui oriente. Le pouvoir ne commande plus : il circule dans les signes, les images, les interfaces et les désirs. Il ne nous force plus la main. Il construit le monde vers lequel nous croyons spontanément la tendre.