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Capitalisme et jouissances

Une fin d'après-midi à La Marseillaise pour évoquer le tournant libidinal du capitalisme vu avec les lunettes aviateurs de Jean Baudrillard, suivie d'une soirée au Makeda pour voir Éros débarquer sur Mars. En somme : jouissance et ré-jouissances.

Aux Rotatives, journal La Marseillaise

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Atelier

Myriam Bahaffou philosophe

Un moment bibliophile avec la philosophe Myriam Bahaffou

Une philosophe ne pense jamais seule et ex nihilo. Ses idées et arguments peuvent être ramenés à la matérialité même du travail philosophique : dépouillement des sources, veille éditoriale, parcours dans la littérature grise, lectures anglo-saxonnes peu lues en France, livres réputés impossibles à lire... La Semaine de la Pop Philosophie lui propose de rendre visible ce travail tant bibliographique que bibliophile qui fait la spécificité du métier de philosophe. 

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Aux Rotatives, siège du journal La Marseillaise

Capitalisme, production, séduction

Conversation

François L’Yvonnet philosophe
Samuel Lacroix journaliste
Françoise Gaillard philosophe

Avec trois courtes conférences suivies d'une conversation, ce plateau analysera le tournant libidinal du capitalisme.


François L'Yvonnet : « La séduction contre la production : le parti-pris des apparences »

Baudrillard oppose la « sé-duction » à la « pro-duction ». Elles relèvent de deux logiques inconciliables.

Dans la production prévaut l’idéal d’une maîtrise des choses par le travail, selon un processus finalisé, irréversible, illimité (la production en tant que matérialisation d’une force est toujours une fuite en avant). L’homme serait dès lors comme prédestiné à la transformation objective du monde, à faire surgir de la valeur par son travail. Avec, de surcroît, l’idée d’auto-production : le travailleur serait voué, vieille antienne humaniste, à se produire lui-même par et dans le travail.  

La séduction est un « détournement » : il s’agit de détourner les choses pour les ouvrir au jeu des apparences. La séduction nous plonge dans l’univers de l’échange symbolique qui est caractérisé par la réversibilité : don et contre-don, potlatch, défi, renversement, retournement.  

Avec la séduction, on entre dans le monde des apparences, des formes, du leurre, du jeu. La séduction est un jeu fatal où chacun met en jeu son identité. Pour séduire la jeune fille énigmatique, il faut, disait Kierkegaard, devenir une énigme pour elle. Un duel énigmatique. 


Françoise Gaillard : « Jouer non jouir »

La séduction est un fait social total enraciné dans nos schèmes mentaux, historiques, religieux. Elle relève du jeu, du défi, de la surenchère, et est à elle-même sa propre fin, ce qu’a très bien compris Johannes, le héros du Journal du séducteur, et que Jean Baudrillard résume en une formule lapidaire : « jouer non jouir ». 

Ce faisant, elle s’oppose à ce qui fait fond dans le rationalisme de la société moderne : la vérité, le sens, la finalité. C’est ce qui la rend dangereuse. Ne menace-t-elle pas tout ce nous tient lieu de principe de réalité, à commencer par la production ? 

Et si elle nous proposait une autre économie, un autre type d’échange...  


Samuel Lacroix : « Séduire et faire jouir. Comment le capitalisme s’est rendu sympa »

« Métro, boulot, libido », « destination plaisir », « chacun ses pulsions ». Depuis quelques années, nous voyons fleurir ce genre de messages sur des panneaux publicitaires ayant pignon sur rue. Qu’elles mettent en avant des applications de rencontre, des plateformes livrant des préservatifs en quelques minutes ou encore des marques de sextoys, ces publicités ont en commun de ne pas se contenter d’utiliser un registre ou une imagerie sexuelle (une femme dévêtue pour vendre une voiture, par exemple) mais de directement promouvoir du sexe.  

On peut y voir l’un des derniers indices en date d’un changement de nature du capitalisme, passé progressivement d’un stade répressif à un stade permissif. À rebours d’un « capitalisme à la papa » hérité de la révolution industrielle, fondé sur l’effort, l’austérité et la pudibonderie, et porté par une droite conservatrice, le capitalisme contemporain a de plus en plus pris un tour « cool » et libidinal, dans lequel peut se reconnaître une gauche progressiste et féministe. Comment en est-on arrivé là ? Outre le grand penseur de la séduction Jean Baudrillard, ce sont des motifs qu’avaient anticipé certains penseurs socialistes – Marx au premier chef – mais aussi, plus récemment, des philosophes comme Michel Clouscard, auteur d’un bien nommé Capitalisme de la séduction. 

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Le Makeda

Éropolitiques

Performance

Laélia Véron linguiste
Myriam Bahaffou philosophe
Juliette Roguet anthropologue
Raísa Inocêncio philosophe

Quand Éros débarque sur Mars, les basses grondent et la philosophie se meut en stand up : une soirée revigorante en compagnie de quatre astucieuses chercheuses.


Laélia Véron : « Le pouvoir de séduction de l’ironie : entre libération et fascination »

L’humour et l’ironie séduisent. Vous avez peut-être coché la case « sens de l’humour » en décrivant votre profil sur une appli de rencontre. Vous avez bien vu l’effet d’une petite phrase ironique lancée par un politique à son adversaire et reprise dans tous les médias. Vous avez peut-être ressenti une grande admiration vis-à-vis de certains humoristes. Mais le pouvoir de séduction de l’ironie n’est pas nouveau ! Dans l’Antiquité, le jeune, beau et prometteur Alcibiade était déjà fasciné par Socrate certes vieux, laid, et pauvre, mais expert dans l’art de la parole ironique. Or la parole de Socrate avait un double effet sur Alcibiade : elle le libérait et l’aliénait tout à la fois, c’était une parole critique qui lui permettait de remettre en cause les normes de la Cité, mais pour mieux le livrer au pouvoir charismatique de Socrate.  

L’ironie peut nous faire rire et réfléchir, elle remet en cause notre tendance à adhérer sans réfléchir aux discours en vogue. Mais elle est aussi une parole d'esquive, qui rechigne à fixer un contenu et qui refuse de prendre parti. Jusqu’où peut aller le pouvoir de séduction de l’ironie ? Peut-il devenir politique ? 



Myriam Bahaffou : « Un amour du monde, sensuel et érotique »

La question centrale que j’aborderai est celle de notre capacité à vivre collectivement la douleur, et le sens que nous lui donnons alors même que notre situation socio-écologique est catastrophique. Il s’agit de repenser le sujet, ou la notion de sujet, depuis l’expérience de la douleur face au spectacle de la Terre qui s’effrite sous nos yeux. La réponse se loge dans un amour du monde, un « amor mundi » comme le disait Arendt. Je propose de définir cet amour du monde comme sensuel et érotique. 



Juliette Roguet : « Désirer l’égalité, jouir dans l’inégalité ? »

On ne désire jamais dans le vide. Nos désirs prennent corps dans un monde profondément inégalitaire. Les rapports de pouvoir traversent nos émotions et ces dernières donnent au social la force de l’évidence. L’intime est le lieu où l’ordre social se naturalise jusque dans nos entrailles. Difficile de reconnaître l’histoire à l’œuvre dans l’intimité de la séduction. 

Pendant huit ans, j’ai enquêté auprès des bricheros, des séducteurs de touristes au Pérou, et des gringas, les voyageuses occidentales qu’ils séduisent. Ces histoires traversées par de profondes inégalités offrent un laboratoire pour observer comment les rapports de genre, de classe et de race s’imbriquent et se renforcent dans l’hétérosexualité. Depuis les premiers émois de la romance jusqu’aux querelles sur la charge mentale. 

Car séduire, se mettre en couple et faire des enfants ne sont pas seulement des affaires privées. C’est aussi là que les rapports sociaux deviennent de la chair. Là où l’ordre social se reproduit et peut-être se dissimule le mieux. 

Alors, si nos relations les plus intimes participent à la reproduction des inégalités, comment désirer et jouir dans l’égalité ? 



Raísa Inocêncio : « Ode à l'amour, ode à la fête : un hommage à mon pays Brésil »

À travers mon expérience vécue, située au Brésil, je vais parler du désir, de la fête du carnaval, et de la façon dont ma grand-mère m'a enseigné à être philosophe. Par-delà du bien et du mal, c'est un pays qui a vécu l'esclavage et la domination coloniale, et une fois par an, la démocratie se trouve ouverte précisément dans le carnaval comme fête commune. Le moment où tout le monde peut séduire, où tout le monde peut rêver, quelle que soit sa place sociale. Ma question porte donc moins sur la séduction elle-même que sur le désir : comme la scène inévitable où se joue le choix, et comme la source première de toute action qui construit un espace de soi, un espace qui héberge les fantasmes/la fantaisie et la réflexion sur l'accomplissement, ou non, de la séduction, du désir, du choix de vie. Il faut préciser que je pars de la séduction et du fantasme, qu'en portugais, les deux mots sont proches et se détachent : lorsqu'on entend fantasme on pense plutôt à fantôme, mais ce rapproche du désir on le traduit par fantasia (le fantasme comme ce qui est imaginaire et lié au désir, mais aussi le déguisement de carnaval). À la fin, je vais remercier aux ancêtres avec une histoire d'amour... 

EVENEMENT UNIQUE. Toute sortie du Makeda est définitive.

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